Juillet 1946. Camus note dans ses Carnets : « De toute ma vie, jamais un tel sentiment d’échec. Je ne suis même pas sûr d’arriver jusqu’au bout. » Il travaille pourtant depuis cinq ans sur le même roman. La Peste sera publié quelques mois plus tard. Le livre atteindra un tirage de 119 000 exemplaires en moins de six mois. Mais entre la première note griffonnée et la page imprimée, il y a un gouffre que la biographie classique ne comble jamais vraiment. Ce gouffre, c’est le travail. La réécriture. L’obsession.
Cet article ne retrace pas la vie de Camus. Il plonge dans les coulisses de la création de La Peste — dans les ratures, les versions abandonnées, les feuillets corrigés — pour comprendre ce que signifie, concrètement, écrire et réécrire sans relâche.
- Camus a travaillé La Peste plus de 4 ans, du projet initial fin 1941 à l’achèvement en décembre 1946
- Le manuscrit autographe conservé à la BnF (cote NAF 25248, 94 feuillets) montre des corrections dont certaines ont été ajoutées après la date d’achèvement du texte
- En juillet 1946, Camus lui-même écrit qu’il n’est « même pas sûr d’arriver jusqu’au bout » — preuve que la réécriture n’était pas une méthode sereine, mais une lutte
- Cette obsession n’était pas un défaut de caractère : elle était la condition même de la grandeur de l’œuvre
Avant d’entrer dans le détail de cette genèse, un repère utile pour les lecteurs qui souhaitent aller plus loin sur l’inspiration artistique des créateurs et la manière dont ils construisent leurs œuvres dans la durée.
Dans cet article
Cinq ans pour écrire La Peste : le marathon invisible
La plupart des récits biographiques mentionnent la date de publication — 1947 — et s’arrêtent là. Ce qui précède est raconté en quelques lignes : « Camus a travaillé plusieurs années sur ce roman pendant la guerre. » C’est vrai. C’est aussi terriblement insuffisant pour comprendre ce qui s’est réellement passé.

Selon les archives Gallimard, le projet de La Peste prend forme fin 1941. Une première version complète est achevée en janvier 1943. Le texte définitif, lui, n’est terminé qu’en décembre 1946. Entre ces deux dates : trois ans de reprises, de refonte, de tâtonnements. Des pages entières supprimées. Des personnages reformulés. Un titre qui a failli être différent. Ce n’est pas l’histoire d’un écrivain qui peaufine. C’est l’histoire d’un homme qui cherche, doute, recommence — et refuse de livrer quelque chose d’approximatif.
La rédaction se fait dans des conditions particulières. En 1942, Camus se retrouve bloqué en Haute-Loire, au hameau du Panelier, coupé d’Alger par les événements de la guerre. Il travaille sur La Peste en même temps qu’il dirige le journal clandestin Combat. L’écriture du roman n’est pas une retraite sereine : c’est une activité parallèle, souterraine, menée dans l’urgence et l’inconfort. Cette tension entre le journaliste de l’immédiat et l’écrivain du temps long traverse le manuscrit entier.
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Premières notes dans les Carnets — le projet prend forme -
Début de rédaction au Panelier, Haute-Loire — mention autographe sur le manuscrit -
Première version complète achevée — mais le travail est loin d’être terminé -
Reprise à Verdelot — nouvelle phase de corrections documentée sur le manuscrit -
Achèvement du texte définitif — après plus de 4 ans de travail -
Publication chez Gallimard — 119 000 exemplaires en cinq réimpressions avant novembre
Ce calendrier dit quelque chose d’essentiel : entre la première version « complète » de janvier 1943 et la version finale de décembre 1946, il s’est écoulé presque quatre ans supplémentaires. Quatre ans pendant lesquels Camus savait ce qu’il voulait raconter — mais pas encore comment le raconter avec la justesse qu’il exigeait. C’est cela, l’obsession de la réécriture. Pas l’incapacité à finir. La refus de finir trop tôt.
Ce que révèlent les manuscrits de Camus

On peut lire La Peste dix fois sans jamais réaliser l’ampleur du travail souterrain qui a produit chaque phrase. Puis on consulte le manuscrit, et quelque chose bascule.
D’après le manuscrit conservé à la BnF sous la cote NAF 25248, le document autographe comprend 94 feuillets couverts de corrections — dont certaines ont été portées après la date d’achèvement du texte. La mention de la main même de Camus — « La Peste (1er état août 42-septembre 43) » et « Verdelot août 1944 » — indique que le travail de reprise s’est poursuivi bien après ce que l’auteur lui-même considérait comme une version achevée. Ce n’est pas un détail anecdotique. C’est la preuve matérielle que Camus ne corrigeait pas par habitude mécanique : il revenait sur un texte qu’il avait déjà bouclé parce qu’il n’en était pas encore satisfait.
« De toute ma vie, jamais un tel sentiment d’échec. Je ne suis même pas sûr d’arriver jusqu’au bout. »
Cette phrase, écrite à quelques mois de la publication d’un roman qui deviendra un monument de la littérature mondiale, dit tout sur le rapport de Camus à son propre travail. Une erreur fréquente consiste à réduire la réécriture de Camus à du polissage stylistique, alors que ses Carnets révèlent une quête existentielle de la justesse. Ce n’est pas un styliste qui cherche la belle formule. C’est un penseur qui cherche à dire vrai — et qui sait, page après page, qu’il n’y est pas encore tout à fait.
Pour les lecteurs qui souhaitent dépasser la biographie et toucher concrètement ce travail, les Éditions des Saints Pères proposent une page dédiée à albert camus qui permet d’accéder à une reproduction fidèle du manuscrit de La Peste — et de voir de ses propres yeux les ratures, les surcharges, les hésitations de l’auteur gravées dans l’encre.
Le manuscrit de La Peste à la BnF : Conservé sous la cote NAF 25248, le manuscrit autographe de La Peste comprend 94 feuillets. Il porte des corrections postérieures à la date d’achèvement et fut offert par Camus à Michel et Janine Gallimard avec une dédicace manuscrite. C’est l’un des témoignages matériels les plus précieux du processus créatif camusien.
À la lecture des carnets et à l’examen des feuillets, on découvre que Camus ne réécrivait pas de façon linéaire. Il revenait en arrière. Il annotait dans les marges. Il barrait des paragraphes entiers pour les reformuler différemment, parfois en revenant à une formulation proche de l’originale — mais pas identique. Ce détail est crucial : la réécriture chez Camus n’était pas un mouvement de remplacement, mais un mouvement d’affinement. Il cherchait l’écart minimal entre ce qu’il voulait dire et ce qu’il avait écrit. Et cet écart, il refusait de le laisser ouvert.
Pourquoi Camus réécrivait-il sans relâche
La réponse facile — et fausse — serait : parce qu’il était perfectionniste. Le perfectionnisme est une catégorie psychologique. Ce qui animait Camus était d’un ordre différent : philosophique.
On sous-estime souvent le lien entre sa pensée de l’absurde et sa pratique d’écriture. L’absurde, tel que Camus le formule dans Le Mythe de Sisyphe, naît de la confrontation entre l’exigence de clarté de l’être humain et le silence déraisonnable du monde. Face à cette tension, la révolte — non la résignation — est la seule réponse digne. Or, qu’est-ce que réécrire, sinon refuser la première formulation comme insuffisante ? Refuser que les mots disponibles épuisent d’emblée ce qu’on veut dire ? La réécriture de Camus était un acte de révolte littéraire : contre la facilité, contre l’à-peu-près, contre la tentation de s’arrêter quand c’est assez bon plutôt que quand c’est juste.
Il y a aussi une raison plus concrète, que les témoins de l’époque rapportent : Camus écrivait La Peste comme une chronique, avec un narrateur qui devait sembler objectif, distancié, presque administratif dans son style — et cette neutralité de façade était en réalité la chose la plus difficile à tenir. Chaque phrase devait être dépouillée de pathos sans perdre de profondeur. C’est un équilibre qui se rompt dès qu’on relâche l’attention. D’où les retours incessants sur le texte.
Pour aller plus loin sur les thèmes et la structure de l’œuvre elle-même, le résumé et analyse de La Peste proposé par Soyez Curieux offre un complément utile à cette lecture du processus créatif.
Soyons honnêtes : sans cette obsession, La Peste serait probablement un bon roman. Peut-être même un roman remarquable. Ce qui en a fait une œuvre mondiale — traduite dans des dizaines de langues, rééditée à chaque épidémie, chaque crise, chaque moment où les sociétés cherchent un miroir — c’est précisément cette couche de travail invisible que le lecteur ne voit pas mais qui infuse chaque phrase de sa densité particulière. La vérité, c’est que l’obsession de Camus n’a pas produit un texte difficile. Elle a produit un texte qui semble facile à lire parce qu’il a été rendu limpide à force d’être retravaillé.
Vos questions sur le processus créatif de Camus
Ces interrogations reviennent souvent chez les lecteurs qui s’intéressent à la genèse de La Peste. Voici les réponses les plus utiles, fondées sur les sources disponibles. Pour approfondir la réflexion sur ce que signifie transformer un matériau brut en œuvre durable, les principes de la création artistique offrent un cadre éclairant.
Questions fréquentes sur la réécriture et les manuscrits de Camus
Combien de temps Camus a-t-il vraiment passé à écrire La Peste ?
Selon les archives Gallimard, plus de 4 ans séparent le projet initial (fin 1941) de l’achèvement du texte définitif (décembre 1946). La première version complète est bouclée en janvier 1943 — mais Camus continue de retravailler le texte pendant encore presque quatre ans. Ce n’est pas un marathon d’écriture, c’est un marathon de réécriture.
Où se trouve le manuscrit original de La Peste ?
D’après le manuscrit conservé à la BnF sous la cote NAF 25248, le document autographe comprend 94 feuillets. Il a été offert par Camus à Michel et Janine Gallimard avec une dédicace de sa main. Il est consultable dans les conditions d’accès habituelles aux manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.
Peut-on voir les corrections de Camus sans se rendre à la BnF ?
Oui. Les Éditions des Saints Pères proposent une reproduction du manuscrit de La Peste, permettant d’examiner les ratures et corrections dans les mêmes conditions qu’un fac-similé fidèle. C’est, pour les passionnés de littérature, la façon la plus directe de toucher du doigt — au sens propre — le travail de réécriture de Camus.
La réécriture de Camus était-elle liée à sa philosophie de l’absurde ?
C’est l’interprétation la plus cohérente avec ce que ses Carnets révèlent. La révolte face à l’insuffisance — centrale dans sa pensée — se manifeste dans l’écriture comme un refus de la formulation approximative. Réécrire, pour Camus, c’était refuser que le premier mot venu épuise ce qu’on voulait vraiment dire. La Société des Études Camusiennes, fondée en 1982, consacre une partie de ses travaux à ces connexions entre pratique littéraire et pensée philosophique.
Quel succès a eu La Peste à sa sortie en 1947 ?
Le succès fut immédiat et considérable. Selon les archives Gallimard, le roman a atteint un tirage de 119 000 exemplaires entre juin et novembre 1947, avec cinq réimpressions. Pour un roman français de l’après-guerre, c’est un résultat exceptionnel — et une forme de réponse aux doutes que Camus exprimait encore quelques mois avant la publication.
Pour aller plus loin : votre prochain pas avec les manuscrits de Camus
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Consultez la cote NAF 25248 sur le portail Archives et Manuscrits de la BnF pour accéder aux métadonnées du manuscrit original
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Lisez les Carnets de Camus (volumes publiés chez Gallimard) en parallèle de La Peste pour suivre l’évolution de sa pensée sur l’œuvre
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Explorez les publications de la Société des Études Camusiennes — notamment la revue Présence d’Albert Camus — pour accéder aux études génétiques sur les manuscrits
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Si vous souhaitez posséder une reproduction fidèle des feuillets corrigés, renseignez-vous auprès des Éditions des Saints Pères sur leur édition du manuscrit de La Peste
La question qui reste ouverte, et qui mérite réflexion, est peut-être celle-ci : si Camus lui-même doutait en juillet 1946, à quelques mois d’une publication qui allait changer sa vie, que dit ce doute sur la nature du travail littéraire ? Que le perfectionnisme n’est pas une assurance contre l’échec — c’est simplement la seule façon honnête d’avancer quand on refuse de se mentir sur ce qu’on a produit.
